
Cette note difficile m’abrutit. Je laisse la place aux personnages dessinés par Sempé, le Petit Nicolas ou Raoul Taburin. J’aime bien Raoul Taburin parce que, bien qu’expert renommé à qui le vélo doit de se faire appeler par ses usagers « mon taburin » (comme on ferme la porte du « frigo », comme on craint un cocktail « molotov » ou comme on jette à la « poubelle »), bien qu’expert dans la réparation des vélos Raoul Taburin ne sait pas faire de vélo. Il a tout appris sauf l’équilibre : l’art de faire des pansements, le senti des vibrations de l’air à la présence de quelqu’un, le quant-à-soi du secret de son échec, la ténacité. Plus tard, il a beaucoup chanté à terre la chanson d’Yves Montand quand d'autres partaient de bon matin sur les chemins à bicyclette.
Mais Raoul Taburin n’est pas mélancolique, ni complexé, seulement observateur et grand expérimentateur de la chute. C’est pourquoi il adresse ses conseils techniques aux vélocipédistes : « Car, dans l’espoir d’élucider le mystère de ses échecs, il avait étudié avec méthode et ténacité tous les éléments, de la selle au roulement à billes d’une bicyclette. On commençait, d’ailleurs, à lui confier des réparations. »
Raoul Taburin saisit l’art d’assembler une machine à coudre et un parapluie sur une table de dissection sans avoir lu Lautréamont. A l’occasion de sa première rencontre amoureuse il confia son secret le plus intime à son amoureuse : qu’il ne savait pas monter à bicyclette. Ce qui disséqua l’harmonie de la rencontre.
Il faut dire que sa dulcinée prenait le contexte très au sérieux et ne confondait pas, comme aurait pu le faire Don Quichotte qui avait pris les ailes du moulin pour une ronde d’épées en mouvement, une roue de vélo et une roue de la fortune.
C’était pas madame Bovary non plus et elle n’allait pas, comme elle, faire extraction de la foire agricole dans la scène des comices pour absorber crédule les propos du séduisant Rodolphe. Elle prenait au sérieux l’harmonie des contextes et elle était partie.
Josyane, la dulcinée, s’est mariée avec un champion cycliste. Et Taburin, un an plus tard, avec l’infirmière qui a « traité efficacement », pensait-il dans sa pensée, sa blessure à la suite de sa chute du plongeoir lors d’un saut périlleux tenté pour éblouir Josyane.
Comme Taburin est un personnage très attachant, je continue à vous le raconter. Voici comment il sympathisa avec le photographe Figougne. Dans la boutique, Figougne lui parlait de ses portraits, non pas comme Madame Verdurin de sa société, ni comme Proust de Madame Verdurin, ni dans un monde de volonté et de représentation formidablement construit par Schopenhauer, ni en rayons ultra-pénétrants de nos comportements comme Husserl ou Merleau Ponty et leurs amis phénoménologues, ni à la tribune corrosive des valeurs établies comme Nietzsche, Figougne parla à Taburin d’équilibre, d'équilibre dans la composition.
On peut imaginer qu’ils discutèrent aussi longtemps que Valentin Bru dans sa boutique de cadre pour photos. Valentin Bru prend lui aussi très au sérieux la composition car il vend des cadres et maîtrise l’art d'ajuster les contextes. Il est d’ailleurs si soucieux d’équilibre qu’il renonce à la vocation commerciale de sa boutique devant la concurrence pour y parler, parler de « l’Expo 37 qui va peut-être pas ouvrir à cause des grèves, mais qui fera marcher le commerce si elle ouvre. On parle de l’Espagne et du Front Popu avec modération. On parle surtout de cyclisme, de footballe ou de perfectionnement de la race chevaline. »
Valentin Bru se détache progressivement de ses préoccupations encadrantes, il délaisse leur cadran dans un dimanche de la vie où ne reste que la vacuité du temps. Valentin Bru fixé par Raymond Queneau pour Le dimanche de la vie devant la grande horloge au-dessus du magasin de meussieu Poussier. Il suit en y échappant la grande aiguille à travers la vitrine.
Les préoccupations encadrantes de Figougne le conduirent à vouloir photographier Taburin sur un vélo et Taburin lui-même à se représenter en exercice sur un vélo et, un dimanche, à desserrer ses freins dans une pente abyssale et un journal à scandale sous la bannière des « exploits du cycliste fou ».
Le dimanche de la vie de Taburin fut diffusé par Figougne le photographe pour réchauffer les récits des cafés : on lui demandait ses clichés et il en tirait de fameux tirages pendant que Taburin revivait à l’hôpital son fameux dimanche dans le détail des événements d’une cure cathartique.
L’harmonie de la composition entre Figougne et Taburin a chuté quand le dimanche de la vie de Taburin s’est teinté de l’héroïsme de composition du photographe. Le fin mot de l’histoire c’est que le cliché de Tabourin à vélo dans l’air libre au dessus d’un ravin avant la chute n’est que la chute de l’appareil du maladroit Figougne qui a toujours, par ailleurs et comme en un long dimanche, laissé échapper l’instant à immortaliser.
Nous en arrivons donc et sans bannière de succès à l’esthétique du tâtonnement dont Francis Ponge est aussi expert que Raoul Taburin dans l’engin vélocipédique :
DECLARATION CONDITION ET DESTIN DE L’ARTISTE :
Considérer l’artiste comme un chercheur (désireux, acharné, ravi), qui trouve parfois, un travailleur désintéressé. (D’où l’esthétique du tâtonnement, des redites, etc.
Qui trouve parfois mais il ne s’intéresse pas à ses trouvailles comme telles : il continue à chercher.
Homme de laboratoire : laboratoire de l’expression. A partir 1° de la matière brute, des émotions qu’il donne, du désir qu’elle inspire 2° de son moyen d’expression.
C’est un homme (entier) comme un autre.
Il éduque son moyen d’expression.
Et tout ceci n’est qu’une Nioque d’avant – pintemps, pour le dire dans l’expression de Ponge dans l'extrait désencadré ci-dessus.
Nioque des références :
Sempé, Raoul Taburin, Folio Junior – à partir de 10 ans.
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie, Folio poche, Gallimard,
Francis Ponge, Nioque de l’avant-printemps, L’imaginaire Gallimard
Cervantès, Don Quichotte
Gustave Flaubert, Madame Bovary
Marcel Proust, La recherché du temps perdu
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, La naissance de la tragédie
Edmund Husserl, Méditations cartésiennes
Maurice Merleau Ponty, Le visible et l’invisible