Béatrice Duplant part chaque jour depuis quelques années travailler au garage en tant que mécanicienne et voue une partie de son temps libre aux usagères du droit de la femme à se
penser.
1 – Béatrice, tu travailles à deux activités, la mécanique automobile et le militantisme féministe. As-tu choisi le métier de garagiste par activisme militant en faveur d’un certain renversement de la masculinité du métier, ou par inclination personnelle à la machinerie automobile ?
C’est une activité que je n’avais jamais envisagée jusqu’à ce qu’un projet de voyage en camion nous (les participant-e-s à ce
projet) amène à la nécessité d’avoir parmi nous une personne maîtrisant un minimum la mécanique.
A cette période j’étais au chômage et cette perspective inattendue m’a d’emblée interpellée. Tout d’abord parce que je trouve qu’établir un diagnostique, c’est-à-dire connaître un système en
profondeur afin d’en déceler les défaillances, est un exercice des plus intéressant ; en outre l’idée d’acquérir un savoir-faire qui dépassait les limites attendues de mon rôle de femme me
plaisait bien.
Ce choix me concernait personnellement, ce n’était pas une volonté de changer des mentalités ou le comportement de qui que ce soit même si cela suscite de fait des réactions : en général plutôt
réticentes (parfois hostiles) quant à mes compétences de la part des hommes (pas de tous heureusement !), plutôt enthousiastes et encourageantes
de la part des femmes ; je suis constamment surprise par le nombre de celles qui me confient qu’elles auraient aimées apprendre la mécanique.
2 – « On ne naît pas femme, on le devient ». Est-ce que le féminisme est une manière de devenir femme ?
Qu’est-ce-qu’être femme ? C’est de mon point de vue la question intrinsèque du féminisme. Et c’est ce que Simone de
Beauvoir s’est attelée à démontrer, qu’il s’agit d’une construction sociale qui est appliquée aux êtres dès leur naissance en fonction de leur sexe, qu’être homme ou femme ça s’apprend, c’est un
processus inculqué dès le premier cri et qui ne cesse tout au long de la vie, par la force s’il le faut (mise à l’écart, pression psychologique, violence physique allant jusqu’au meurtre, pour
qui ne correspond pas à l’image et au comportement attendus de son sexe) C’est toute une façon de penser, de bouger, de s’exprimer, de respirer qui n’est nullement naturelle mais bien
culturelle.
Un exercice difficile voire impossible parce qu’il est arbitraire et fait fi des sensibilités de chacun-e, un moule grossier mais tellement ancré en chacun de nous qu’il peut facilement être
perçu comme la seule façon d’être. Les femmes ne sont pas fondamentalement plus douces, fragiles, réfléchies, minutieuses… que les hommes sont violents, forts, impulsifs, désordonnés …
D’une société à l’autre les codes varient mais les constantes sont les mêmes : spécificités et limites clairement définies des modes d’être homme ou femme, et qualités attribuées au sexe
masculin considérées comme références positives, attirant la reconnaissance sociale.
Pour moi le féminisme est justement un outil pour dépasser ces codes dans lesquels non seulement il est si compliqué de s’épanouir, mais qui de plus, en établissant une échelle de valeurs,
mettent la moitié de l’humanité sous domination de l’autre. L’objectif étant de les rendre obsolètes.
3 - Les principaux motifs de mobilisation aujourd’hui sont-ils de l’ordre du droit des femmes (parité, avortement, liberté par exemple), ou bien est-ce que l’objet des revendications a bougé ?
Ca dépend de quel féminisme on parle.
Personnellement je ne me suis jamais battue pour la parité que je considère comme un calcul d’apothicaire : s’il s’agit
vraiment que les femmes puissent occuper la même place que les hommes, il faut alors s’attaquer aux causes de l’absence des femmes de l’espace social et publique et non pas à ses
conséquences.
S’agissant du droit à l’avortement (et de ses corollaires sexualité et contraception) on ne peut malheureusement toujours pas le considérer comme un acquis, mais bien plutôt comme une tolérance,
en regard de la clause de conscience qui permet à tout médecin de refuser de pratiquer cette intervention selon ses convictions personnelles, des récentes modifications de la loi sur le statut du
fœtus, et de « l’harmonisation » européenne de cette question qui risque de la faire évoluer dans un sens contraire à la liberté des femmes de disposer de leur corps.
Aujourd’hui l’axe de lutte inéluctable en ce début de XXI siècle en France me semble être celui de la critique du genre, c’est-à-dire des rôles sexuels abordés dans la question précédente,
constituant la base même du système patriarcal. Bien que Simone de Beauvoir avait soulevé cette problématique il y a presque 60ans maintenant, les féministes ont été beaucoup plus longues
qu’outre-atlantique, par exemple, à creuser cet aspect fondamental dont l’abolition libérerait les femmes autant que les hommes.
4 - Est-ce que la parité des représentations de la sexualité, c’est-à-dire qu’une personne homosexuelle bénéficie d’une position aussi commune que celle de l’hétérosexualité dans l’espace social est une motivation forte des engagements féministes ? Ou bien est-ce que cela concerne des engagements propres à la « communauté » homosexuelle ?
Il y a autant de divisions dans la « communauté » homosexuelle que dans la « communauté » féministe. Le féminisme dont je me revendique, qui compte autant d’homo que d’hétéro, et qui lutte contre toutes formes de domination qu’elle soit de race, de classe ou de sexe, est bien sûr porteur du combat contre l’hétéronormalité (il n’y a d’instinct sexuel que construit, cf les travaux de B.Cyrulnik sur les enfants sauvages qui montrent à quel point le vécu conditionne la sexualité) directement liée au système patriarcal.
5 – Quels sont les repères intellectuels d’une militante féministe ? La production intellectuelle des femmes féministes, des formes exemplaires d’intervention sur le terrain, le travail de femmes artistes, ou encore, de façon plus diffuse, l’ensemble des luttes politiques menées par les femmes (et des hommes ?...), c'est-à-dire l’histoire sociale du mouvement féministe ?
Je ne suis pas une spécialiste de l’histoire du mouvement féministe. Je peux parler de quelques références qui ont fait avancer ma réflexion : l’inévitable Deuxième sexe de Simone de Beauvoir qui pose les bases concrètes de la construction féminine, Paola Tabet anthropologue italienne qui a entre autres écrit un excellent article sur le monopole des hommes sur la production et l’utilisation des outils comme socle de leur domination (La construction sociale de l’inégalité des sexes, Des outils et des corps.), Corinne Monnet linguiste canadienne qui a mené une étude plus qu’éclairante sur la domination masculine dans la prise de parole (La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation.) Angela Davis historienne américaine qui explore les liens idéologiques entre le pouvoir esclavagiste, le système de classes et la suprématie masculine (Femmes, race et classe), Virginie Despentes écrivaine et réalisatrice française qui réveille le féminisme et met à mal l’image de LA femme, et donc de L’ homme, donc des genres (King Kong théorie)…
Sinon j’aime bien mettre en avant des femmes qui ont mené ou mènent des luttes rarement considérées d’un point de vue féministe.
Que ce soit en France avec les rassemblements de femmes à St-Etienne contre les rafles d’algériens dans les années 50, ou celui des mères de famille de la place Vendôme en 1984 contre les crimes
racistes et sécuritaires, ou plus récemment en 2002 la longue lutte des femmes de ménage dénonçant les pratiques sociales de leur employeur, l’entreprise Arcade ou encore très récemment la grève
des caissières de Carrefour.
Autant de luttes ne se revendiquant pas forcément féministes, mais menées par des femmes debout. Et qui surtout illustrent l’écueil d’un mouvement féministe à majorité blanche rappelant
tristement l’histoire du féminisme américain dans lequel se sont si peu reconnues les femmes d’origines africaines à la fin de l’esclavage. Malgré quelques précieux soutiens, le fossé des classes
sociales, alourdi par le racisme, n’a su être franchi.
Où que ce soit ces femmes à la frontière congolaise qui s’organisent entre femmes pour forcer la paix en hébergeant des enfants d’ethnies ennemies afin de les scolariser, ou ces femmes indiennes
qui se rassemblent par centaines pour dénoncer publiquement un violeur sous ses fenêtres. La liste est longue et on aurait beaucoup à apprendre de ces femmes trop souvent considérées ici comme
soumises.
6 – Les nouvelles technologies apportent de nouveaux moyens et de nouvelles formes de militantisme. Les lieux d’expression sont facilités avec les médias Internet. Peux-tu nous faire part de ton expérience de la web-radio au profit d’actions militantes féministes ?
On est un petit groupe de meufs sur Marseille qui avait envie de faire des choses en non-mixité (qui nous semble un bon moyen de
déconstruire et d’aller au-delà des schémas appris, intégrés puisque dans cet espace on n’est pas soumise au regard, à la présence masculine qui conditionnent bien souvent notre rapport au monde,
écartant ainsi les situations de dominant/dominé qui nous rattrapent homme comme femme au quotidien, y compris dans la prise de parole).
On cherchait des modes d’actions et de réflexions collectives et on cogitait déjà au média radiophonique pour articuler les deux, lorsqu’une radio associative locale nous a proposé un créneau qui
se libérait. Il s’agit d’une émission avec une grille de lecture féministe, mais qui ne compte pas se cantonner à des sujets concernant exclusivement les femmes. C’est donc une belle aventure qui
a commencé en février et on n’est pas peu fières d’y assurer nous-mêmes la technique. On s’est formé sur le tas et c’est franchement pas si compliqué !
On peut donc nous écouter tous les premiers mercredi du mois à 20h dans Le complot des Cagoles sur Radio
Galère 88.4 pour Marseille et sa région,
et sur http://radio.galere.free.fr pour les autres.
L’émission reste en ligne pendant un mois, jusqu’à la prochaine. On est en train de trouver un moyen d’archiver l’ensemble des émissions, ce sera peut-être sur Indymedia mais c’est pas encore
fait, on y travaille ! En attendant on peut nous joindre à complotdescagoles@gmail.com.
En général les radio associatives permettent une expression relativement libre. D’autres groupes émettent un peu partout en France et via le net : DégenréE sur Radio Kaléidoscope à
Grenoble, Voy’elles sur Canal Sud à Toulouse et sans doute bien d’autres que je ne connais pas. Et ce n’est qu’un début !