un direct de Roger Lahu
La poésie se pense-t-elle comme Montaigne et la Boétie: parce que c'était lui parce que c'était moi. Do you ?
Souvent râlé devant les amitiés entre artistes surexposés. "Parce que c'était lui parce que c'était moi" qui s'encadre au portrait de la mariée. Souvent tranquiliser dans la page parce
que c'était elle.
Le poème d'aventure, ci-nommé : happening oxymorique avec la complicité que je m'autorise à mon ami le moins poète des poètes Roger Lahu, c'est celui qui ne s'écrit pas sans la poésie mais qui
n'est pas écrit pour elle.
Et ça, qu'on se retourne en arrière et Création littéraire et connaissance d'Hermann Broch nous l'envoie magistralement.
Et ça, pas pouvoir dire sans sans dire pour, sans discours, c'est aussi bien chanté par Bob Dylan et Leornard Cohen, qu'émigré du fond sans fond par Paul Ricoeur pour peu qu'on s'attache à
sa Philosophie de la volonté.
Dans le poème d'aventure pour un happening programmé, le meilleur c'est qu'on est le happening du programme. Qu'on puisse se fêter forain dans notre manège, avouez que c'est pas le moins gai
des savoirs !
à lire avec "Mister Jones" de Bob Dylan en fond sonore mental.
Nolwenn Euzen
Roger Lahu
POEME D’AVENTURE POUR UN HAPPENING PROGRAMMÉ
ce qui est une contradiction dans les termes mais ça n’est pas important
je reçois aujourd’hui mardi 19 février il fait un temps un peu grisou
après plusieurs jours de beau soleil
mais pourquoi dit on qu’il fait beau quand il fait soleil
et pas quand il pleut
je vais y revenir
peut être ou peut être pas
un programme de lectures pour le printemps de la poésie
drôle cette expression « printemps de la poésie »
vu que pour la poésie notre époque est plutôt hivernale
un programme donc de poésie donc
et je vois que je suis programmé le samedi 8 mars
pour participer à un happening
il y aura un jazzman
il y aura une comédienne
il y aura une peintre
moi à coté de mon nom il est écrit poète
et ça me fait renâcler
ronchonner
poète mon cul ai-je envie de dire comme disait la délicieuse Zazie sans métro
tout le monde s’accorde à peu prés pour savoir ce qu’est un jazzman ou une comédienne ou une peintre
mais poète nom de dieu poète ça ne veut plus rien dire aujourd’hui
si tant est que ça ait voulu dire quelque chose autrefois
alors je viens de décider aujourd’hui mardi 19 fevrier
d’écrire un poème happening pour essayer de trouver sans trop me faire d’illusion
ce que ça peut bien être la poésie
en février mars 2008 par temps grisou ou beau soleil
je ne sais pas ni par où quoi comment commencer
peut être par le mot happening
je sais qu’il vient du verbe anglais to happen
qui signifie « arriver »
et je me souviens de ce vers de Dylan
« something is happening
but you don’t know what it is
do you mister Jones”
nous sommes tous des mister Jones
devant la poésie
quelque chose arrive
mais on ne sait pas d’où ni comment ni pourquoi
ni encore moins ce que c’est
ça n’est pas prévu
ni prévisible
il n’y a pas de prévision météo à trois jours
pour la poésie
ça pleut ou ça vente ou ça fait beau
comme ça d’un coup
sans qu’on sache
alors comme tous les mister Jones de toutes les chansons
on préfère ne pas savoir
et on passe notre chemin ou
on ouvre la télé pour écouter le vrai temps qu’il fera
alors que les poètes peuvent très bien eux aussi
vous la donner la météo
comme Pessoa par exemple qui a écrit
« « un jour de pluie est aussi beau qu’un jour de soleil
ils existent tous deux , chacun à sa façon »
j’ai repensé il y a quelques heures à ce petit poème parce que j’ai reçu par mail cette phrase de Virginia Woolf
« Toutes les saisons sont aimables, les jours de pluie comme les jours de beau temps, le vin rouge comme le vin blanc, la compagnie comme la solitude.
ce qui doit arriver en latin ça se disait ad ventura
de l’infinitif venire venir
et ça nous a donné le mot « aventure »
Happenning et aventure c’est donc la même chose
et écrire un poème c’est une aventure
on n’écrit en fait que des poèmes d’aventure
on se lance à l’aventure du poème
on fait un premier pas et hop on est en pleine sauvagerie
c’est la page blanche la banquise glaciale de la page blanche
ou le désert torride de la page blanche
comme vous préférez selon que vous êtes plutôt frileux ou pas
vous êtes là tout seul tout nu sans aucun équipement adéquat
qui penserait à s’équiper avant d’écrire un poème
et s’équiper de quoi ?
tout seul tout nu gelé ou suant selon
et vous vous demandez
mais putain qu’est ce que je fous là !
qu’est ce qui m’a poussé à me lancer dans cette histoire là
vous avez envie de gueuler dans le vide
« mais qu’est ce que je fabrique là
devant cette page blanche ? »
au lieu de regarder le journal de 20 h
ou la saison 18 d’un feuilleton amerlo
comme tout le monde
vous vous sentez drôlement seul
dans ces cas là
seul et démuni
mais en même temps vous vous sentez pas si mal que ça
parce que tout peut arriver
n’importe quoi
de la pluie ou du soleil
une tornade tropical ou un blizzard polaire
vous vous mettez même à chantonner
something va arriver
et je ne veux surtout pas savoir ce que c’est
il arrive que rien n’arrive
alors ça arrive vous vous impatientez
ça n’est pas bon ça n’est pas comme ça que le poème
va se pointer
ours blanc sur la banquise
ou fennec derrière la dune
si vous vous impatientez
si vous n’acceptez pas que rien n’arrive
autant restez à la maison et peler les patates
pour les pots au feu ordinaires
un pot au feu c’est du sûr et certain
ça n’est pas une aventure
même si c’est excellent un pot au feu bien mijoté
mais ça n’est pas une aventure
un poème à écrire ça n’est pas comme un pot au feu à préparer
on ne sait jamais quels ingrédients
on y mettra dans le poème à écrire
et il n’y a pas de marché du samedi
pour les choisir les ingrédients du poème à écrire
il n’y a pas de marché du samedi
sur la banquise
ou dans le désert
faut faire avec faut accepter ce total dénuement
la page blanche
et pas le moindre espoir d’un bel os à moelle
pour mettre dans le bouillon
je ne savais pas que j’allais écrire ces mots
« os à moelle » « pot au feu » « bouillon »
c’est arrivé comme ça
par aventure
c’est piètre assez n’est ce pas un poème happening
avec un os à moelle et du bouillon de pot au feu
mais vous vous attendiez à quoi vous
au juste dans ce poème
à un combat sanglant à mains nues
du poète solitaire contre des ours blancs ?
ou à des mirages inouïs sous le cagnard désertique ?
à l’arrivée in extremis d’un connard de petit prince
quémandant en bêlant « dessine moi un mouton dessine moi un mouton » ?
les combats héroïques
les fantasmagories délirantes
les inepties moralisantes
à d’autres
la poésie n’est pas la saison 16 d’une série amerloque
ni un traité de philo bidon pour s’offrir un supplément d’âme
ni les infos de 20 heures
ni surtout pas de la littérature
la poésie je le redis c’est une aventure
tiens surgit soudain une tigresse qui se jette dans un fleuve
on vient de la libérer
des villageois avaient voulu la massacrer
et son bond dans l’eau du fleuve provoque en moi une sensation miraculeuse de liberté
j’enregistre l’image
je l’enverrai dans un mail à un ami qui a arpenté l’Asie dans tous les sens
et qui aujourd’hui est malheureux
dehors au de là de la page
un camion bringuebalant remonte grande rue
la nuit est presque tombée
même si la nuit ne tombe jamais
dans un poème
juste le mot « nuit »
dans un poème rien n’arrive jamais
pour de vrai
« something is happening
But you don’t know what it is »
Allez Mister Jones au lit !