Tibet libre
les ombres des bambous ne cessent de remuer sur la surface blanche
il y a le vent
parfois celle de la graminée qui a poussé dans le jasmin s’émeut dans la lumière
parfois les ombres sont immobiles aussi dans l’attente longtemps du Tibet
le matin tôt le bus démarre pourtant quand j’y pense aujourd’hui
est-ce qu’une partie de soi demeure dans les lieux traversés
la réalité n’est pas décevante mais le souvenir
devient un rêve où l’empreinte du corps a dû s’épaissir et
lui donner la parole de l’ombre algérienne
comme elle s’étire je ne veux pas imaginer
tout ce qu’on a détruit les mains dans les poches
pleines de photos du Dalaï Lama
dont les moines ne voulaient plus en sont la certitude
on ne sait pas si l’altitude n’est pas trop élevée
pour les couleurs qui envahissent les lieux
ocre, safran, pourpre
un bleu indigo qui va tout droit au cœur
avec les tissus disparus ici où j’ai
pu voir cette video de moines en robe cramoisi
poursuivis par les matraques électriques
on se demande que reste-t’il d’autre
impossible d’avoir un souvenir d’oiseau ou même d’arbre
je ne ramène que des objets
le moulin à prière prend place sans transition sur une maie de ferme
et un napperon breton à la maison mais
malade ou mourante, je me crois invulnérable bien plus qu’aujourd’hui
celui qui vole des photos de ce pays irréel croit
toucher des diamants, de l’or
une sorte de censure chinoise
jusqu’au nord du Massif Central
nom de pays qui traduit Chine pour les amis
dans l’ignorance
un Kampa me tire la langue au-dessus d’un bol de nouilles
— une mouche précipitée dedans—rassurante
nous sommes de même culture
il faudra partir d’un jour sur l’autre
vers Shigatsé et de Shigatsé à Cakya
pour finir dans la poussière
des vélos dans les champs tous les étés
sur les routes sans aller loin
on se croyait au bord du monde
mais la vie continue
dans la chambre avec le mont Everest par une petite fenêtre
qui devient miniature persanne
avec assise sur le lit
l’hôtelier musulman prêt à s’engager
dans la guerre du Golf qui
nous y ramène mais
juste avant
un champ de blé familier
comme un langage me mit à genoux
dans le premier été où tu as disparu
Camille Loivier hiver 2007/2008